Le CICE a représenté l’une des mesures fiscales les plus coûteuses de la décennie 2010-2020, avec un budget dépassant les 100 milliards d’euros.

Pourtant, son efficacité reste largement débattue : entre reconstitution des marges pour certaines entreprises et création d’emplois limitée, ce dispositif soulève des questions essentielles sur l’allocation des ressources publiques.

Comprendre son fonctionnement, son évolution et ses résultats concrets permet d’anticiper les conséquences de sa suppression et d’évaluer les alternatives mises en place depuis 2019.

Schéma du mécanisme de calcul du CICE

L’évolution du CICE de 2013 à 2019 et sa transformation

La genèse du dispositif suite au rapport Gallois

Le Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi trouve son origine dans le rapport remis par Louis Gallois en novembre 2012, intitulé « Pacte pour la compétitivité de l’industrie française ». Ce document diagnostiquait une perte de compétitivité des entreprises françaises face à leurs concurrentes européennes, notamment allemandes.

L’article 66 de la troisième loi de finances rectificative pour 2012 a donné naissance au dispositif. Le législateur visait trois objectifs principaux : réduire le coût du travail, améliorer les marges des entreprises et stimuler l’emploi.

Le mécanisme reposait sur un crédit d’impôt calculé sur la masse salariale brute des rémunérations comprises entre 1 et 2,5 fois le SMIC. Toutes les structures employant des salariés et imposées à l’impôt sur les sociétés ou à l’impôt sur le revenu selon le régime réel pouvaient en bénéficier.

Les ajustements du taux de crédit d’impôt année par année

Transformation du CICE

Le dispositif a connu plusieurs révisions tarifaires depuis son lancement le 1er janvier 2013. Ces modifications reflétaient les ajustements politiques et budgétaires successifs.

AnnéeTaux applicable
20134 % de la masse salariale éligible
2014-20166 % en métropole, 7,5 % outre-mer
20177 % en métropole
20186 % (dernière année complète)

Ces variations ont généré une complexité administrative pour les services comptables. Les entreprises devaient recalculer leurs droits chaque année en fonction des nouveaux barèmes et des évolutions du SMIC.

Le préfinancement constituait une option attractive pour les structures ayant besoin de trésorerie immédiate. Bpifrance proposait le dispositif « Avance+ Emploi », permettant d’obtenir jusqu’à 85 % du montant estimé avant même l’imputation fiscale.

Le coût budgétaire cumulé de plus de 100 milliards d’euros

Trajectoire budgétaire du CICE (2013-2024)

L’enveloppe consacrée au CICE a représenté un engagement financier considérable pour les finances publiques. La progression annuelle du budget témoigne de la montée en charge progressive du dispositif.

Dès 2013, première année d’application, la dépense atteignait 11,3 milliards d’euros. Elle grimpait à 19 milliards en 2015, puis se stabilisait autour de 20 à 21 milliards annuels jusqu’en 2018.

Le cumul entre 2013 et 2018 dépassait 89 milliards d’euros de créances accordées. En intégrant les résidus de remboursement jusqu’en 2024, le coût total effectif franchissait la barre des 108 milliards d’euros. Cette somme place le CICE parmi les dispositifs fiscaux les plus onéreux jamais mis en œuvre en France.

Environ 6 millions d’entreprises bénéficiaient du crédit en 2019, avec une majorité de petites structures comptant moins de 25 salariés. Cependant, la répartition des montants révélait une concentration marquée : les grandes entreprises de plus de 250 salariés captaient près de la moitié des sommes allouées.

La suppression en 2019 et la bascule vers les allègements de cotisations

Le 1er janvier 2019 marquait la fin du CICE en France métropolitaine et dans la plupart des territoires d’outre-mer, à l’exception de Mayotte. Cette suppression s’accompagnait d’une transformation profonde du soutien public aux entreprises.

Le gouvernement remplaçait le crédit d’impôt par un allègement pérenne de cotisations patronales sur les salaires allant jusqu’à 1,6 fois le SMIC. Ce nouveau mécanisme représentait environ 26,5 milliards d’euros par an.

La transition visait plusieurs améliorations opérationnelles :

  • Suppression du décalage temporel entre paiement des salaires et récupération du crédit
  • Amélioration immédiate de la trésorerie des entreprises
  • Simplification administrative avec moins de démarches déclaratives
  • Ciblage renforcé sur les bas salaires avec un plafond abaissé

Le coût de cette pérennisation atteignait 156 milliards d’euros sur la période 2019-2024. La réforme changeait la nature de l’aide : d’un avantage fiscal différé, elle devenait une réduction directe et instantanée du coût du travail.

Le bilan économique du cice analysé par secteur et type d’entreprise

L’impact limité sur la création d’emplois selon les études

Les évaluations successives du dispositif ont produit des résultats divergents quant à son efficacité sur l’emploi. Le Comité de suivi estimait en 2014 que l’effet sur la première année 2013 était quasi nul.

France Stratégie et le comité de suivi convergeaient vers une estimation d’environ 100 000 emplois créés ou sauvegardés entre 2013 et 2017. Cette estimation plaçait le coût par poste autour de 180 000 euros, un montant jugé excessif par de nombreux observateurs.

D’autres organismes produisaient des chiffres différents. L’OFCE calculait entre 160 000 et 400 000 emplois selon les hypothèses de financement retenues, tandis que la Banque de France avançait 240 000 postes pour la période 2015-2019.

Les travaux du TEPP montraient que l’impact se concentrait sur seulement 25 % des entreprises bénéficiaires, révélant une efficacité très hétérogène selon les profils d’employeurs. Les structures qui augmentaient déjà leurs effectifs captaient l’essentiel des effets positifs.

La reconstitution des marges principalement dans les services

L’analyse sectorielle révèle que le secteur des services a capté la majorité des bénéfices en termes de reconstitution de marges. Les entreprises de ce domaine ont utilisé le crédit d’impôt pour améliorer leur rentabilité plutôt que pour investir ou embaucher massivement.

Les marges bénéficiaires progressaient de façon significative dans la restauration, le commerce et les services aux entreprises. Cette amélioration financière ne se traduisait pas systématiquement par des hausses de salaires ou des créations de postes.

Les salaires horaires augmentaient néanmoins dans certains segments, particulièrement dans les services où la tension sur le recrutement restait forte. Cette répercussion partielle sur les rémunérations concernait surtout les postes qualifiés et intermédiaires.

À l’inverse, l’industrie manufacturière enregistrait des effets plus modérés. Les contraintes de compétitivité internationale limitaient la capacité des entreprises à répercuter le crédit d’impôt autrement que par une stabilisation temporaire de leurs marges.

La répartition déséquilibrée entre PME et grandes entreprises

Si le nombre de bénéficiaires penchait massivement du côté des petites structures, la distribution des montants racontait une histoire différente. Les grandes entreprises de plus de 250 salariés captaient environ 50 % de l’enveloppe totale.

Un constat encore plus marqué concernait les très grands groupes. En 2016, 256 entreprises de plus de 5 000 salariés se partageaient plus de 5 milliards d’euros, soit une moyenne de 20 millions d’euros par structure. Cette concentration soulevait des interrogations sur l’équité du dispositif.

Les PME de moins de 25 salariés représentaient la majorité numérique des bénéficiaires mais recevaient des montants unitaires bien plus faibles. Cette asymétrie reflétait la logique même du calcul basé sur la masse salariale : plus une entreprise emploie, plus elle bénéficie du crédit.

Certaines mesures visaient à corriger ce déséquilibre, notamment la possibilité de remboursement immédiat pour les PME et le dispositif de préfinancement. Ces mécanismes atténuaient partiellement l’avantage structurel des grands groupes disposant de services fiscaux dédiés.

Les effets négligeables sur l’investissement et les exportations

Les objectifs initiaux du CICE incluaient l’amélioration de la compétitivité-prix et le développement des capacités d’exportation. Les évaluations conduites sur ces dimensions se révélaient décevantes.

L’investissement productif ne connaissait pas d’accélération significative imputable au dispositif. Les entreprises privilégiaient l’amélioration de leur situation financière immédiate plutôt que des projets de développement à moyen terme.

Les performances à l’exportation restaient stables ou déclinaient légèrement selon les secteurs, sans que le CICE ne permette d’inverser les tendances structurelles. La compétitivité-prix ne constituait qu’un facteur parmi d’autres dans la capacité à conquérir des marchés internationaux.

Plusieurs explications éclairent cette inefficacité :

  • Le ciblage sur les bas salaires concernait peu les secteurs exportateurs à forte valeur ajoutée
  • Les gains de compétitivité étaient absorbés par la reconstitution de marges plutôt que répercutés sur les prix
  • Le délai de récupération du crédit limitait son utilisation pour financer des projets de développement
  • Les entreprises privilégiaient la sécurisation de leur situation plutôt que la prise de risque

Les critiques et controverses autour du dispositif

Le coût par emploi créé jugé excessif

Le ratio coût-efficacité du CICE constituait l’une des critiques majeures adressées au dispositif. Avec un budget annuel de 18 à 20 milliards d’euros et une estimation de 100 000 emplois créés ou sauvegardés, le coût par poste atteignait 180 000 euros.

Cette somme dépassait largement le coût moyen d’un salaire au niveau du SMIC, même en intégrant les charges patronales. De nombreux économistes soulignaient qu’un dispositif mieux ciblé aurait permis de créer davantage d’emplois avec la même enveloppe budgétaire.

La comparaison avec d’autres politiques de l’emploi renforçait cette critique. Les contrats aidés, par exemple, généraient des créations de postes pour un coût unitaire bien inférieur, même si leur pérennité restait limitée.

La Cour des comptes et France Stratégie recommandaient dans leurs rapports successifs une refonte complète du dispositif. Leurs analyses convergaient vers la nécessité d’un ciblage plus précis et d’une conditionnalité renforcée.

L’utilisation du crédit pour verser des dividendes

Plusieurs grandes entreprises bénéficiaires du CICE ont augmenté leurs versements de dividendes pendant la période d’application du dispositif. Cette utilisation des fonds publics alimentait une polémique sur la destination réelle des sommes accordées.

Les groupes du CAC 40 figuraient parmi les principaux bénéficiaires tout en maintenant des politiques généreuses de rémunération des actionnaires. L’absence de conditionnalité stricte permettait cette affectation sans contrainte légale.

Le débat public s’intensifiait lorsque des entreprises annonçaient simultanément des plans sociaux et des dividendes en hausse. Cette contradiction apparente entre aide publique et redistribution aux actionnaires heurtait le principe d’équité fiscale.

Certains parlementaires proposaient d’instaurer des clauses de retour sur investissement ou des engagements formels en matière d’emploi. Ces propositions se heurtaient à la complexité de mise en œuvre et aux contraintes juridiques européennes sur les aides d’État.

Les suppressions d’emplois chez certains grands bénéficiaires

Des cas emblématiques ont cristallisé les critiques sur l’efficacité du dispositif. Carrefour et Sanofi, deux grands groupes bénéficiaires de montants conséquents, annonçaient des plans de restructuration comportant des suppressions de postes.

Carrefour recevait plusieurs centaines de millions d’euros via le CICE tout en fermant des magasins et en réduisant ses effectifs en France. Cette situation illustrait le paradoxe d’un dispositif censé protéger l’emploi mais sans mécanisme d’engagement contraignant.

Sanofi suivait une trajectoire similaire, avec des bénéfices importants du crédit d’impôt accompagnés d’une réduction progressive de sa présence industrielle en France. Le secteur pharmaceutique concentrait plusieurs exemples de cette déconnexion entre aide reçue et maintien de l’emploi.

Ces situations alimentaient le sentiment d’un dispositif détourné de ses objectifs initiaux. L’opinion publique percevait difficilement la logique économique justifiant le versement de fonds publics à des entreprises réduisant parallèlement leurs effectifs.

Les leçons tirées pour les futures politiques de compétitivité

L’expérience du CICE a nourri les réflexions sur la conception des politiques publiques de soutien aux entreprises. Plusieurs principes émergent des évaluations réalisées depuis sa suppression.

La conditionnalité apparaît désormais comme un élément central. Lier l’octroi d’avantages fiscaux à des engagements mesurables en matière d’emploi, de formation ou d’investissement permettrait d’améliorer l’efficacité des dispositifs futurs.

Le ciblage sectoriel et territorial constitue une autre piste d’amélioration. Concentrer les aides sur les secteurs exposés à la concurrence internationale ou sur les territoires en difficulté optimiserait l’allocation des ressources publiques.

La transformation du CICE en allègement de cotisations corrige certains défauts du système antérieur. L’immédiateté du bénéfice et la simplification administrative représentent des avancées concrètes pour les entreprises.

Les débats actuels sur la compétitivité intègrent ces enseignements. Les nouveaux dispositifs privilégient des mécanismes plus réactifs, mieux ciblés et associés à des contreparties explicites. L’équilibre entre soutien aux entreprises et utilisation optimale des deniers publics reste au cœur des arbitrages politiques.

A propos de l’auteur

Specialiste en gestion et finance pour TPE et PME. Dominique Geslin accompagne les dirigeants de petites entreprises dans leurs decisions financieres, comptables et managériales depuis plus de 10 ans. Fondateur de Comptanoo.